Les Encyclopédistes

La Bibliothèque nationale a ouvert une exposition des Encyclopédistes qui est plus près de l’actualité qu’on ne pourrait le croire.

Il n’y a pas là seulement le souvenir et l’effigie des écrivains qui entouraient Diderot et d’Alembert. Leurs puissants patrons, leurs belles amies ont aussi leurs portraits, comme il se doit. Les salons du XVIIIᵉ siècle revivent sous nos yeux, ces salons dont les habitués sciaient la branche sur laquelle ils étaient assis.

En passant devant ces tenaces fossoyeurs de leur société, je pensais qu’il aurait fallu les ranger en deux catégories. Quant à moi, mentalement, je mettais d’un côté ceux des Encyclopédistes, de leurs protecteurs, de leurs admiratrices, qui étaient morts avant 1789 et, de l’autre, ceux qui avaient vu la Révolution. Ce classement très simple a l’avantage de tout éclaircir.

Quand l’aurore des temps nouveaux commença à poindre, les fidèles de la comtesse d’Epinay, de Mme Geoffrin, de Mme Du Deffand ne manquèrent pas de soupirer : « Comme elles seraient heureuses d’être là ! » Quelques mois plus tard, lorsque nulle tête n’était plus sûre de rester ses épaules, ils se disaient : « Comme elles ont bien fait de partir ! » Il est probable, en effet, que si ces dames n’avaient pas été déjà dans l’autre monde, elles seraient allées devant les tribunaux de la Révolution.

Je n’ai pas aperçu sous les vitrines de la Bibliothèque nationale ce duc de La Rochefoucauld, précurseur des lumières, qui fut massacré par d’aimables citoyens. Mais j’ai fait une petite station devant le marquis de Condorcet, qui croyait à la perfectibilité indéfinie de l’homme et qui s’empoisonna pour échapper aux cannibales. J’en ai fait une autre devant M. de Malesherbes qui, ayant protégé, lorsqu’il était au pouvoir, les adeptes de la raison, n’eut de ressource que de murmurer en allant à la guillotine : « Si encore tout cela avait le sens commun ! » Encore un, disait Sainte-Beuve, pourtant peu coutumier des calembours, qui avait cru à la Terre Promise avant le passage de la mer Rouge.

En somme, on devrait bien conduire le personnel d’un certain nombre de nos salons et de nos comités à cette exposition des Encyclopédistes pour lui apprendre le danger de jouer avec les révolutions, comme, on conduit les jeunes gens au musée Dupuytren* pour les mettre en garde contre d’autres imprudences.

1932.